Le fleuret moucheté de la controverse universitaire

  • Il est difficile de citer une lettre à l’éditeur dans une revue de littérature, celle-ci me paraît néanmoins importante. Sur le plan théorique tout d’abord, elle souligne l’existence de deux tendances explicatives sur l’origine des erreurs de diagnostic. La première s’appuie sur les conceptions de Kahneman, et ses deux vitesses de la pensée : un mode 1, instinctif, rapide, hors de contrôle conscient et sujet à des biais, un mode 2, rationnel et conscient, beaucoup plus lent, délibéré et volontaire. La source des erreurs se trouverait dans le recours au système 1 et à la menace de ses biais, qu’il faut reconnaître et dont il faut se défendre. C’est le point de vue de Pat Croskerry, un des tout premiers à s’être penché sur le problème de sécurité posé par les erreurs de diagnostic. Un second point de vue ne nie pas l’existence de biais pouvant mener à des erreurs, mais souligne qu’aucun argument probant ne nous rassure sur la possibilité de les reconnaître, de les éviter ou de les corriger. Il met l’accent sur la disponibilité de connaissances (leur existence et leur organisation) pour sécuriser notre réflexion, même instinctive. Soulignons que ces connaissances, elles, sont perfectibles. Cet avis est défendu par une autre équipe canadienne dont Thierry Pelaccia se fait ici le porte-voix depuis l’Université de Strasbourg. Depuis le tout début de cette controverse, le contraste a existé entre les déclarations péremptoires du premier (dans des éditoriaux ou des articles d’opinion) sur l’existence de travaux apportant des arguments décisifs dans son sens, mais sans citations associées et les nombreux travaux expérimentaux publiés par les seconds et leurs tenants (école de Rotterdam entre autres), accessibles à tous. Au-delà d’une controverse théorique qui n’émeut que les passionnés du mécanisme diagnostique, cette lettre nous interpelle une fois de plus sur l’intervention dans le monde scientifique d’arguments d’autorité qui gauchissent un jugement qui ne devrait dépendre que de la qualité des éléments probants publiés et non de leur volume et de la réputation de leur auteur.

Pelaccia T, Sherbino J, Wyer P.

From bias to knowledge: A necessary shift to understand diagnostic errors. Acad Emerg Med. 2025;32(9):1043-1044. Doi : 10.1111/acem.70056.