Éditorial | De la mesure à la culture : transformer durablement la qualité et la sécurité des soins
Noémie Terrien, QualiREL Santé
Le rapport publié par la Cour des comptes sur la politique d’amélioration de la qualité des soins dans les établissements de santé constitue bien davantage qu’un état des lieux. Il agit comme un révélateur collectif. Derrière les indicateurs, les certifications, les dispositifs de signalement et les recommandations, il met en lumière une question fondamentale : comment faire de la qualité et de la sécurité des soins non plus une exigence réglementaire, mais une composante naturelle de chaque décision, de chaque coopération et de chaque parcours de santé au service de la population ?
Le constat dressé par la Cour est exigeant. La mesure de la qualité reste encore partielle, les événements indésirables graves associés aux soins demeurent largement sous-déclarés, les indicateurs de résultats sont insuffisamment développés et la place du patient, bien qu’en progression, n’est pas encore pleinement intégrée dans les mécanismes d’amélioration des pratiques.
Pour autant, il serait erroné de lire ce rapport sous le seul prisme des insuffisances. Car il révèle également que les fondations d’une transformation durable existent déjà. Depuis plus de vingt ans, les établissements de santé ont développé des démarches qualité, structuré leur gouvernance, renforcé leurs dispositifs de gestion des risques et progressivement fait émerger une culture de l’amélioration continue. Cette dynamique est réelle. Elle doit aujourd’hui changer d’échelle : développer la compréhension des résultats.
Comprendre les situations à risque avant qu’elles ne surviennent. Comprendre ce que vivent les professionnels confrontés à la complexité croissante des prises en charge. Comprendre ce que ressentent les patients au-delà des seuls critères techniques. Comprendre enfin comment les organisations produisent, parfois malgré elles, les conditions favorables ou défavorables à la sécurité.
Cette ambition suppose de renforcer ce que les experts internationaux nomment la « culture juste ». Une culture dans laquelle le signalement d’un événement indésirable n’est pas perçu comme une menace mais comme une opportunité d’apprentissage. Une culture qui distingue l’erreur humaine des comportements délibérément dangereux. Une culture qui favorise la transparence, le dialogue et l’analyse collective plutôt que la recherche de responsabilités individuelles. Une culture qui pose clairement les lignes rouges à ne pas dépasser. À cet égard, la question de la sous-déclaration des événements indésirables graves soulevée par la Cour mérite une attention particulière. Répondre à ce défi ne pourra reposer uniquement sur des mécanismes de contrôle ou de sanction. La sécurité ne se décrète pas. Elle se construit. Elle se nourrit de confiance, de reconnaissance et d’un environnement dans lequel chacun se sent légitime pour signaler, questionner et apprendre.
C’est dans cet espace que les structures régionales d’appui à la qualité des soins et à la sécurité des patients démontrent toute leur valeur ajoutée. Par leur positionnement indépendant des mécanismes de contrôle, les SRA QSSP constituent des facilitateurs de transformation. Elles accompagnent les équipes dans l’analyse des événements indésirables, le partage d’expériences, la diffusion des connaissances scientifiques, le développement des compétences collectives et l’appropriation des démarches d’amélioration. Elles créent les conditions d’une réflexion commune entre professionnels, établissements, territoires et usagers. Elles favorisent une approche apprenante plutôt qu’une approche normative. La qualité n’appartient ni aux qualiticiens, ni aux experts, ni aux institutions. Elle appartient à l’ensemble des professionnels et des patients qui construisent quotidiennement le soin.
Cette transformation ne pourra cependant réussir sans un leadership affirmé à tous les niveaux : national, régional et local. Non pas un leadership fondé sur l’injonction ou la conformité, mais un leadership capable de donner du sens, d’incarner une vision et de mobiliser les intelligences collectives. Les organisations qui progressent durablement en matière de qualité sont rarement celles qui disposent du plus grand nombre de procédures. Ce sont celles qui créent les conditions du dialogue interprofessionnel, qui valorisent les retours d’expérience et qui acceptent de regarder leurs fragilités comme des leviers d’amélioration.
Le rapport de la Cour souligne également la nécessité de mieux intégrer les résultats rapportés par les patients et de renforcer leur place dans l’amélioration des soins. Cette orientation est essentielle. Les patients et les usagers ne doivent plus être considérés comme les bénéficiaires de la qualité ; ils en sont désormais des acteurs à part entière. Leur expérience apporte une connaissance complémentaire, souvent inaccessible par les seuls indicateurs institutionnels. Elle permet d’éclairer les angles morts de nos organisations et de rapprocher les démarches qualité de ce qui compte réellement pour les patients.
La pertinence des soins constitue également l’un des défis majeurs des années à venir. Le rapport de la Cour des comptes rappelle à juste titre que cette dimension demeure insuffisamment intégrée dans les politiques d’amélioration de la qualité alors même qu’elle en constitue l’un des fondements. Longtemps appréhendée sous un angle essentiellement médico-économique ou fondée sur l’application des données probantes, la pertinence mérite aujourd’hui d’être enrichie d’une approche plus globale. Le « juste soin » ne peut se réduire à la seule conformité aux recommandations ou à l’optimisation des ressources. Il doit également intégrer ce qui compte réellement pour la personne soignée : son projet de vie, ses attentes, ses préférences, son niveau d’autonomie, sa qualité de vie et sa capacité à participer aux décisions qui la concernent. La meilleure décision clinique n’est pas toujours celle qui est statistiquement la plus efficace ; c’est celle qui fait sens au regard de la situation singulière du patient. Cette évolution invite à dépasser une vision centrée sur les actes pour promouvoir une logique de valeur en santé, où la qualité se mesure autant par les résultats cliniques que par les bénéfices réellement perçus par les patients. En ce sens, le développement des PROMs, des PREMs et des démarches de partenariat en santé constitue une opportunité majeure pour réconcilier excellence scientifique, pertinence clinique et expérience vécue. La pertinence des soins devient alors non seulement un levier d’efficience, mais aussi un puissant vecteur d’humanisation de notre système de santé.
Enfin, l’une des principales forces de ce rapport est de rappeler le caractère profondément systémique de la qualité des soins. La qualité ne se limite ni à un service, ni à une profession, ni à un moment du parcours. Elle est le produit des interactions entre les acteurs, les organisations et les territoires. Elle repose sur la coopération entre les métiers, sur la continuité des parcours et sur la capacité collective à partager une vision commune.
C’est pourquoi l’avenir de la qualité ne sera ni exclusivement réglementaire, ni exclusivement technique. Il sera culturel. Il reposera sur notre capacité à faire émerger une véritable intelligence collective de la sécurité, à décloisonner les approches, à renforcer le partenariat avec les patients et à soutenir les professionnels dans leur pouvoir d’agir.
Le rapport de la Cour des comptes nous invite finalement à dépasser une logique de conformité pour entrer dans une logique de maturité. Cette évolution est exigeante. Elle demandera du temps, de la persévérance et des engagements forts. Mais elle est déjà en marche. À nous, désormais, d’en faire un projet partagé.
Publication du Vade-mecum 2025
SRA Grand Est
La SRA Grand Est a le plaisir de vous annoncer la publication de son 5e Vade-mecum. Ce dernier est une synthèse d’accompagnements réalisés en 2025 par l’équipe de la SRA Grand Est auprès de professionnels de la région. Ce document vise à partager les expériences, valoriser les enseignements tirés de situations concrètes et favoriser l’amélioration continue des pratiques et de la sécurité des prises en charge.
Il s’inscrit dans la mission des structures régionales d’appui, qui sont chargées, conformément au décret du 25 novembre 2016, d’accompagner les professionnels des secteurs sanitaire, médico-social et des soins de ville lors de la survenue d’événements indésirables graves associés aux soins (EIGS).
En préface, vous retrouverez le témoignage de Mario Gervasi, Ambassadeur de la Paix auprès de l’ONU, l’Unesco et du CIO, parachutiste humaniste, chevalier de la légion d’honneur. Il nous rappelle avec force que la maîtrise du risque passe avant tout par la lucidité, l’analyse des erreurs et la transmission du savoir. Ce partage, empreint d’humilité et de responsabilité, illustre combien l’expérience individuelle peut nourrir une dynamique collective au service de la sécurité
et du progrès.
- Retrouvez le Vade-mecum 2025 de la SRA Grand Est : https://www.sragrandest.org/files/pdf/2026/Vademecum%202025.pdf
ESMS : Améliorons ensemble votre démarche de gestion des événements indésirables !
Lucie Livet, Anne-Laure Richard, Léna Marteau
De janvier à décembre 2025, l’équipe de Qual’Va a mené un accompagnement méthodologique collectif auprès de 17 établissements sociaux ou médico-sociaux (ESMS) normands qui souhaitaient progresser dans leur démarche de gestion des événements indésirables (EI).
Les enjeux régionaux de ce projet étaient de donner du sens à la déclaration des EI et aux retours d’expériences, développer la culture positive de l’erreur pour améliorer les pratiques, augmenter le nombre de professionnels normands formés à l’analyse et favoriser le partage d’expériences entre structures.
Cet accompagnement, suivi par deux référents volontaires de chaque structure et ponctué par six réunions en visioconférence et la relecture critique de l’ensemble des travaux attendus, était découpé en quatre étapes :
- Après un état des lieux réalisé via un audit flash, les participants se sont concentrés sur les bases de la démarche en définissant leur politique de gestion des EI les conduisant à construire une charte d’incitation à la déclaration associée à une fiche de déclaration et un règlement intérieur du Comité de retour d’expérience (CREX).
- Les structures ont ensuite organisé le mois de la déclaration, événement qui a permis de donner de la visibilité à cette démarche afin d’y sensibiliser les équipes. La formalisation d’une procédure de gestion des EI était aussi un attendu de cette étape.
- Les binômes de référents ont alors suivi une formation à l’analyse collective des EI selon la méthode ALARMe associant module e-learning et atelier de mise en pratique. L’analyse d’un des événements identifiés au cours du mois de la déclaration réalisée dans ce cadre a bénéficié d’un feedback personnalisé sur sa qualité et sa complétude.
- La dernière étape était centrée sur le plan d’actions et la communication grâce à l’organisation d’un CREX.
Une rencontre conviviale en présentiel a clôturé cette année avec la mise en lumière de trois structures qui se sont démarquées par leur belle progression dans la démarche et leur dynamique d’appropriation ou de création d’outils : Ehpad Saint-Joseph (50), Esat Cleos (14), Ehpad Les Champs Fleuris (27).
Cet accompagnement a permis à ces ESMS de soutenir leur culture de sécurité en lien avec les exigences du référentiel d’évaluation HAS. Les autoévaluations réalisées en début et en fin de projet montrent une évolution des attendus de 49% à 86%, la communication interne sur les enjeux de la déclaration représentant la progression la plus significative.
Les critères restant à améliorer sont l’information aux usagers sur la possibilité de déclarer un EI ainsi que le retour d’expérience à l’échelle de la structure.
Ce projet a permis à Qual’Va d’enrichir son kit d’outils dédié qui contient désormais plus de 30 ressources (infographies, flyers, trames, affiches personnalisables, vidéos, grille d’autoévaluation…) sur les étapes essentielles à une gestion efficace des EI.
Les participants ont souligné la disponibilité, la bienveillance et la pédagogie de l’équipe de Qual’Va qui a permis une réelle montée en compétences des professionnels. Les outils proposés ont été appréciés pour leur pertinence et leur facilité d’utilisation.
100 % des répondants de l’enquête de satisfaction étaient satisfaits ou très satisfaits et recommanderaient à d’autres ESMS cet accompagnement à taille humaine qui sera reconduit en 2027.